Le choc culturel inversé : info ou intox ?

par | Fév 10, 2017 |

Le choc culturel inversé, c’est quoi?

Vivre le choc culturel inversé, c’est revenir en son pays et ne plus s’y sentir chez soi. Expatrié, vous avez dû apprendre à vivre ailleurs et autrement, au sein d’une vibrante richesse culturelle, de la nouveauté, de la pluralité. Tout comme on peut se sentir perdu, grisé, chamboulé par un nouveau pays, on ressent exactement la même chose lorsque l’on revient en France, sauf que cela est très anxiogène quand il s’agit de son propre pays et qu’on ne retrouve pas ses marques. On se dit, mais alors, où serai-je chez moi, et surtout, serai-je à nouveau chez moi un jour?

Il faut savoir que les « accompagnants » interculturels se basent depuis des années sur la fameuse « expat curve », un peu naïve et sans grand fondement scientifique, qui décrit l’expérience de la mobilité comme suit, de manière linéaire : une phase « lune de miel » plutôt euphorique de découverte et d’excitation, puis une première « descente » lors d’une confrontation plus profonde avec la culture du pays d’accueil, puis une adaptation superficielle, suivie d’une phase de « vrai choc culturel » (encore plus profond), qui se finit en « adaptation ».

La réalité psychologique de toute transition est beaucoup moins linéaire et bien plus complexe. L’issue du processus n’est jamais garantie (il peut ne pas y avoir d’adaptation finale, et donc un souhait de repartir), de même que certaines personnes ne passeront pas par toutes ces étapes, ou alors pas dans cet ordre. Tout le monde ne voyage pas non plus dans l’idée de s’intégrer ou d’immigrer durablement. Cette lecture de la mobilité met de côté la mobilité itinérante, celle du voyage qui vise à inspirer, à nourrir, à partager, et pas forcément à choisir un jour de rester quelque part.

Le problème de la mobilité, c’est qu’elle a été plus étudiée et « commercialisée » par des entreprises qu’étudiée par des scientifiques. On se retrouve donc avec un savoir scientifique largement sous utilisé (et aussi sous médiatisé), car les experts qui se mettent en avant sur ces thèmes là sont ceux qui ont des choses à vendre. Ce qui favorise le fait que des « recettes » toutes faites de coaching d’entreprise sont érigées en clés de lecture de phénomènes éminemment plus complexes qui relèvent de la santé publique.

C’est là qu’est tout le problème.

Le retour, bien plus qu’un phénomène culturel 

A ne regarder le retour que sous l’angle du choc culturel inversé, qui serait donc la même chose que cette courbe mais au retour (ce qui suppose que départs et retours sont symétriques, ce qui n’est pas du tout le cas), on en oublie d’analyser le retour comme une transition de vie qui n’est pas que culturelle. En effet, revenir c’est souvent changer de vie sociale, professionnelle, sensorielle (odeurs, sensations liées à un environnement physique), de rythme, de langue et parfois aussi de famille, tout à la fois.

Nous maîtrisons très mal les mécanismes cognitifs, affectifs et émotionnels associés à de tels bouleversements simultanés.
Il est donc un peu réducteur de simplement dire qu’il s’agit d’un « choc culturel inversé« , même si ce n’est pas complètement faux, cela passe sous silence l’immense complexité d’une situation où se mêle histoire personnelle, histoire familiale, parcours de vie, trajectoire à l’étranger, impacts neuro-psychologiques du bilinguisme, etc.

La plasticité cérébrale est mise à rude épreuve lorsqu’il faut réapprendre à travailler dans une langue qu’on utilisait moins ces dernières années selon des codes et des référents différents. Tout le travail de reconfiguration prend du temps, plusieurs années. Avez-vous déjà essayé de marcher avec un miroir sous le nez ? Nous avons tous besoin d’un temps d’adaptation, sans pour autant qu’il y ait « choc ». C’est juste qu’en effet le cerveau est sollicité de manière plus intense car il crée de nouveaux chemins afin de s’adapter à une nouvelle contrainte.

Ce travail d’adaptation et de reconfiguration cérébral est permanent. Il perdure bien au-delà de la « phase » émotionnellement éprouvante où les gens alternent souvent entre euphorie et abattement.

Pas étonnant que la transition soit donc particulièrement éprouvante, surtout pour ceux qui ne l’ont pas souhaité ni maîtrisé. Le tout est souvent aggravé par une grande méconnaissance du sujet, surtout en France, le peu d’information offerte à ceux qui partent et les raccourcis pris par les médias qui traitent toujours le sujet du retour comme une simple transition logistique qui dure trois jours.

Le business de l’accompagnement dit « interculturel » est aussi parfois responsable de raccourcis très réducteurs, car les accompagnants disposent de quelques heures à peine pour « former » leurs clients (souvent des cadres expatriés)… Le problème est aussi au niveau des employeurs et des écoles qui expatrient des gens : ils renient encore largement l’immensité des impacts psychologiques qu’impliquent une mobilité internationale, ce qui ne permet pas toujours de mettre en place un accompagnement adéquat au retour (et durant toute l’expatriation aussi).

Il faut retenir que de manière générale, la mobilité, surtout à l’international, amplifie tout.

Qu’il s’agisse de problèmes liés à la gestion des émotions, à l’histoire familiale, au couple, à la parentalité, à la relation à l’autre, à soi, à l’estime de soi, à la confiance, à la peur… On n’a pas ces problèmes parce qu’on est parti (bien que l’expatriation puisse générer ces propres vécus), on ressent plus fort toutes ces choses parce qu’on est soumis à un stress important du fait du changement d’environnement culturel.

On peut très bien parler de « choc culturel » aussi lorsqu’une personne quitte un emploi dans une grosse multinationale pour se retrouver petit commerçant ou artiste de rue en l’espace de quelques jours, et ce sans qu’il y ai de mobilité internationale impliquée dans le processus. La manière dont on définit « culture » ici, et donc le sens qu’on donne au « management interculturel », pose un certain nombre de malentendus sur notre capacité à regarder la transition qu’est le retour en France dans toutes ses dimensions.

Concrètement, que se passe-t-il lorsqu’on rentre?

Ce n’est pas le retour que l’on sous-estime, mais à quel point nous-mêmes avons évolué lors de l’expatriation. Quand on arrive dans un nouveau pays, tout s’accélère, on est sur le vif, à l’écoute de tout, attentif à la nouvelle langue, aux nouveaux rapports humains. Et progressivement, inconsciemment, on évolue, on s’adapte, on modifie ses manières de fonctionner, de réagir, de penser, de travailler.

Lorsque l’on passe beaucoup de temps à l’étranger et que l’on s’investit énormément du point de vue émotionnel et personnel dans la culture, dans ses relations avec les autres, dans la langue, ce nouveau pays s’ancre profondément en nous et devient une part de qui nous sommes.

Seulement, pris dans le feu de l’action et dans notre nouvelle « normalité », on oublie que celle-ci diffère de notre ancien environnement. Plus le temps passe, plus la distance entre qui nous étions et qui nous sommes augmente. C’est un processus très complexe qui évolue à des rythmes différents selon les individus et les contextes, avec parfois des périodes de repli sur soi et de retour aux sources, alternant avec des phases d’exploration pure où l’on met complètement de côté sa culture d’origine.

Les angoisses profondes et réelles liées au retour se justifient alors par un décalage plus ou moins important entre cette personne que nous sommes devenue et la personne que l’entourage s’attend à retrouver. Ce décalage anticipé, et par la suite vécu, place l’impatrié dans une situation très inconfortable et difficile à gérer sur le plan psychologique: c’est comme retourner vivre chez ses parents à l’âge adulte alors qu’on mène une vie indépendante depuis plusieurs années (c’est d’ailleurs concrètement ce qui se passe pour beaucoup lors du retour d’expatriation, faute de pouvoir se loger en France sans CDI). On ne se sent plus à sa place, impuissant, passif, esseulé.

Attention à rester vigilant face aux symptômes de la dépression post-retour.

 

Le Guide du retour en France

Retrouvez l’ensemble de notre expertise sur le retour en France (administration, emploi, psychologie, citoyenneté, et bien plus) dans notre ouvrage de référence : le Guide du retour en France. Plus de deux-cent pages, remis à jour chaque année depuis sa création en 2016. Par Anne-Laure Fréant, fondatrice de Retourenfrance.fr et consultante pour le Ministère des Affaires Etrangères pour les contenus du simulateur « Retour en France ».