Quelle appartenance pour les nomades qui rentrent chez eux ?

Quelle appartenance pour les nomades qui rentrent chez eux ?

Le sentiment d’appartenance est fondamental pour tous les êtres humains. Il peut s’agir d’une appartenance familiale, sociale, religieuse, culturelle, choisie ou héritée, souvent un peu des deux. L’utopie de la citoyenneté universelle, celle de l’être humain qui existe en dehors de tout territoire et de tout contexte culturel local, ne s’incarne jamais vraiment dans la réalité.

Même les global nomads ont des attaches, des origines, des influences qui les ont marqué, à commencer par celles de leurs parents.

Loin des yeux, vraiment loin du coeur ?

Chacun compose son appartenance en fonction de ses origines et de ses expériences, et celle-ci évolue tout au long de la vie. L’appartenance est un système riche et complexe fait d’attaches, d’influences, de liens avec les autres, mais aussi de l’évolution de la qualité et de la force de ces liens (certains se conservent, d’autres se brisent, d’autres encore se transforment). Une amitié proche se transforme en amitié lointaine… meurt, renaît plus tard, redevient très proche. Une relation amicale se tranforme en relation amoureuse, ou l’inverse… La distance affective entre soi et les autres joue ici un rôle fondamental. Elle n’est pas toujours conditionnée par la distance géographique. On peut rester très proche de quelqu’un en vivant loin, comme on peut être très seul en plein milieu de la foule (ou d’un repas de famille, par exemple).

C’est le décalage entre la distance réelle et la distance ressentie qui fait vivre des expériences incongrues : quand on revient d’ailleurs, on a souvent mis beaucoup de distance entre son appartenance héritée et son appartenance acquise par l’expérience. Cette dernière n’est pas visible par les autres, et nous n’arrivons pas à la montrer ou à la dire. D’où une distance invisible, pourtant là, que personne ne sait comment franchir.

Home sweet Home (ou pas)

L’appartenance conditionne toute notre manière d’être au monde.

En anglais on parle de sense of belonging comme d’une perception subjective : c’est le sentiment d’appartenir à quelque chose, à une communauté, à un projet de société, à une famille, à un groupe, à un métier quel qu’il soit. Ce sentiment n’est pas forcément lié à la réalité sociale visible de l’extérieur : on peut très bien faire partie d’une équipe et ne pas s’y sentir “inclus” ou intégré pleinement, comme on peut avoir un passeport d’une certaine nationalité et ne pas se reconnaître dans la culture de ce pays, par exemple. Et je ne vous parle même pas des genres : quand l’appartenance est celle d’une femme mais que le corps est celui d’un homme, ou toute autre combinaison…

Tout cela est lié au besoin de reconnaissance et au besoin de pouvoir se retrouver dans l’autre : celui de retrouver en l’autre une partie de soi. Aucun être humain ne peut se sentir “appartenir” s’il ne partage aucune expérience commune avec les autres. C’est ainsi dans l’autre que nous cherchons perpétuellement à confirmer notre “mêmeté”, à rassurer notre inquiétude de ne pas appartenir, d’être exclu, de ne pas faire partie d’une certaine “normalité”.

Certains disent que ce besoin de normalité, celui qui nous pousse à vouloir consommer ce qui est à la mode pour faire partie d’une communauté (besoin largement exploité par le marketing), est un reliquat de notre cerveau primitif : à la préhistoire, mieux vallait rester avec le groupe pour survivre. La capacité des homo sapiens à pouvoir s’identifier entre eux et rester ensemble était alors cruciale, et nous l’aurions conservée aujourd’hui, au même titre que le besoin de “procréer” et donc de ressentir/valoriser le désir sexuel.

Le besoin d’appartenance est le premier besoin social de la pyramide de Maslow, après les besoins physiologiques (boire, manger, dormir) et le besoin de sécurité (pérennité des choses autour de soi). Il n’est donc pas surprenant que les personnes affaiblies dans leur appartenance par des expériences à l’étrangers et un retour “chez eux” puissent connaître de grandes souffrances, même si ce n’est pas systématique car tout dépend de la qualité du sentiment d’appartenance de chacun.

La notion du “chez soi”, (home) est fondamentale dans l’idée d’appartenance. Vivre une trahison en ce sens, lors du retour, peut générer un grand désordre intérieur quand on s’aperçoit que ce “chez soi” sécurisant ne l’est pas autant qu’espéré.

L’appartenance peut être remise en question ou affaiblie par des ruptures, des traumatismes, des accidents de la vie, mais elle ne peut jamais sortir de l’équation. C’est la base de notre ancrage au monde. Lorsque l’appartenance est mal en point, la santé va mal, et souvent tout le reste aussi.

Partir, c’est choisir (ou pas)

Celui qui part est, dès le premier départ, en décalage avec sa communauté d’origine. Il n’en n’est pas toujours conscient à ce moment là, d’ailleurs.

Le départ marque une rupture de l’appartenance “naturelle” ou perçue jusque là comme “normale”, même si les liens avec la famille et le pays d’origine peuvent rester forts tout au long du séjour à l’étranger. Ce départ peut, par ailleurs, ne pas impliquer de mobilité géographique (choisir une autre voie professionnelle que celle héritée de la famille, par exemple). Il s’agit d’une émancipation, d’un choix qui diffère de la voie attendue ou prévue par les pairs. C’est le début d’un voyage initiatique vers soi-même, qui ne peut se faire sans remise en question de l’appartenance héritée.

Le fait de partir à l’étranger marque encore une rupture forte avec son appartenance d’origine, même si aujourd’hui les courts séjours sont tolérés, voire encouragés par la société. Ceux dont les origines sont multiples (parents eux-mêmes expatriés, biculturels et/ou immigrés) ont intégré le déplacement entre les cultures dès le plus jeune âge. Leur appartenance est déjà multiple, fluctuante, mouvante (comme tous les enfants de la troisième culture par exemple), souvent recentrée sur la seule chose qui ne change pas autour d’eux : la famille proche.

Les enfants de sédentaires ont, eux, tout à découvrir quand ils partent la première fois. Ces bouleversements identitaires profonds sont à la fois très enrichissants, très excitants, et très intenses d’un point de vue émotionnel. Il n’est pas toujours facile de comprendre ce qui se passe en soi tant les changements sont rapides et profonds, surtout quand on ne peut se référer à une communauté qui expérimente la même chose en même temps.

Double décalage

Au retour, il faudra reconstruire à nouveau son appartenance petit à petit, selon les mêmes processus vécus à l’étranger, mais différemment encore, comme à chaque fois.

Parfois frustrant, long et difficile, ce processus est mal connu et peu considéré en France, ce qui nous conduit à être parfois durs avec ceux qui reviennent, comme s’ils n’avaient pas changés. Comme s’ils étaient simplement partis en vacances et revenus exactement égaux à eux-mêmes. Or, ceux qui reviennent ont plus à voir avec des “immigrés invisibles” qu’avec des sédentaires purs et durs ayant profité d’un petit séjour exotique à l’autre bout du monde.

Ils doivent travailler à la reconstruction de leur appartenance qui est désormais, et pour toujours, unique. Ce travail doit se faire petit à petit, au fil des années qui suivent le retour, mais il est difficile car le savoir sur ce processus n’existe pas vraiment. Les psychologues classiques (et même ceux qui sont spécialisés dans la mobilité) n’ont pas toujours les clés pour comprendre et accompagner cette reconstruction de l’identité dans le décalage et la multi-appartenance. Encore moins pour comprendre et expliquer les changements irréversibles qui se sont opéré dans les manières de penser, et donc l’intelligence de chacun.

Beaucoup n’y arrivent pas et souhaitent repartir au plus vite. Peut-être aussi que leur “destin” n’est pas encore en France pour le moment, ou ne le sera plus jamais.

L’appartenance change et nous change.

Aucun ne revient s’ancrer dans son appartenance passée, car c’est impossible.

Il ne faut donc pas s’atteler à essayer de rentrer dans “le moule” franco-français à nouveau, cause de bien des souffrances, mais se consacrer pleinement et sans complexe à la création d’une nouvelle appartenance ici, sur la base de son vécu unique et différent.

 

Pour des informations détaillées sur la psychologie du retour, consultez le Guide du retour en France pour bénéficier du fruit de nos recherches sur le sujet.